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autoportrait 1997
"Qu'est-ce qu'un vrai tableau?"

La question de la vérité en peinture. C'est un problème. Les philosophes qui n'ont peur de rien s'y entendent pour la poser, la retourner dans tous les sens et donner l'impression qu'il s'agit d'une affaire compliquée, celle des mystères de la "beauté", celle d'une clarté mystérieuse dans notre dos qui projette sous nos yeux des silhouettes de réalités, celle des métaphores qui par d'heureux mélanges reprendraient les gestes de la création en six jours et le repos du septième jour ... D'autres se moquent de tous les plaisirs de la contemplation, ils disent qu'il faut se défier des cinq sens, qu'il y a juste un ordre des choses, celui qui affermit quelques temps les constructions et les cervelles des hommes, celui des techniques et des lois qu'ils inventent pour se déguiser en "humains"... prendre des forces et comme ils disent, installer la raison dans un monde dont on ne sait toujours pas d'où il vient et où il va. Car l'Homme ne joue plus, il s'adore.

Quand il jouait, il posait sous les ombrages, avec des fleurs, des chevaux, des chiens fidèles et tout ce qu'il affectionnait : les palais, les soieries, les femmes désirées, les enfants aux bouches roses, les moissons abondantes et les eaux pures... L'Olympe et la grâce, les pécheresses comme les saintes, les bergères comme les duchesses, les corsaires de Saint-Malo comme les marchands d'Amsterdam, les poètes et les princes, les vanités et les prélats parlaient la même langue et dansaient ensemble. Ce qui était montré l'était à distance égale du Paradis et de l'Enfer. Les proscrits du Jardin d'Eden y allaient et venaient chargés de leur conscience, de leur liberté et de leur destin, car c'était dit :" Croissez et multipliez-vous, la Terre vous appartient."

Mais l'Homme ne s'aime plus : il a fait descendre le Paradis et remonter l'Enfer. Son monde n'est plus habité que par des nombres, ses beautés sont celles des mathématiques et du commerce. Dix milliards de cervelles sont autant d'angoisses à venir, il faut chaque jour multiplier par dix milliards les raisons d'être là, les éclairages nouveaux sur les vérités nouvelles, les histoires plus étonnantes que celles de la veille, les jouets neufs, les images neuves, les orgasmes, les digestions faciles et multipliables d'innombrables additifs... Il faut bouger à défaut de sentir le vent car les bêtes s'empaillent, les fleuves se plastifient, les pluies sont non potables, les punaises de lit sont enfants de l'amour, les dieux s'en vont... Ce monde n'a plus besoin de centre. Il n'est plus que réseau de causes et d'effets avec çà et là des concierges, des indicateurs et des modes d'emploi... Fournisseurs de tuyaux en tous genres, de discours inépuisables sur les prouesses des circulations monétaires, cérébrales, intestinales et sexuelles de monsieur tout le monde ou de madame d'en face. Toutes les métaphores sont bonnes, mais il y a celles qui sont à vendre et celles qui se paient : l'Art contemporain le jure, il est toujours "vrai" comme sont "vrais" les constats d'accidents de circulation, les rapports de médecins légistes ou les analyses sanguines du papy d'à côté.

La Peinture n'est plus là quand l'Art n'est que paralangage et jeux de rôles dans une aventure où la distribution des récompenses est l'oeuvre d'une génération spontanée de "critiques" dont les califes sont des groupes industriels et financiers en mal d'image et de placement sécurisé. Comme fut inventé et sponsorisé le "réalisme socialiste" qui reflétait et promouvait les principes du communisme stalinien, les joies du kolkhoze et de la mine, les triomphes du parti unique ... De même "l'Art Contemporain" parade en dollars, profusion de fondations privées ou de"structures culturelles" , au centre des carrefours médiatiques. Le petit personnel de ses entreprises occupe une place non négligeable du marché de l'emploi, la bonne volonté du contribuable y est pour quelque chose; celle des touristes est inépuisable . Dans leurs "écoles d'art" des "équipes" de "professeurs" préparent les élèves à l'enthousiasme pour le présent et à des reconversions dans le buiseness éducatif, l'imagerie commerciale, la décoration intérieure, les applications informatiques.

les "peintres" à la marge des "plasticiens"ne disent rien. Ils écrivent parfois quand ils s'enseignent à eux-mêmes. Ils ont appris à poser un oeuf sur la pointe. Disons pour faire simple, qu'un tableau ne signifie pas grand chose. Il en faut d'autres, ceux qu'on a vus et regardés. La Peinture commence quand travaillent en concert la mémoire , les gestes et les sensations. Il faut avoir vu avant de regarder, il faut avoir regardé avant d'avoir senti, il faut avoir senti avant de méditer ... Un tableau n'est jamais seul . Un peintre n'est jamais seul. Il dialogue avec les oeuvres et les morts . Il se sert. Il emprunte, il vole, il utilise... s'il abuse, il n'abusera que des chalands ignares, des amateurs de conserves et de repas préparés, des amateurs de paysages où l'on avance avec ses pieds, de beautés que l'on tripote ... S'il se prend pour le sel de la terre, s'il prend son ego pour le nombril du monde, il est probable qu'il réinventera l'eau tiède sans s'en apercevoir ... Or les biographes, les marchands, les journalistes donnent facilement dans le romantisme de bas étage . S'il y a de bons et de mauvais Marquet, de bons et de mauvais Courbet, des van Dongen magnifiques et des Van Dongen nullissimes, c'est à cause de paresses, de maladies ou d'avidités qu'un oeil exercé découvre sans problème, comme le physionomiste lit un passé et un avenir dans les rides des petits saints. Des "critiques" prirent des Van Megeren pour des Vermeer, des "trouvailles" de Fernand Legros pour de vrais chefs-d'oeuvre du XXe siècle. Mais les "vrais" peintres, eux, voient les poisons dans les plats des beaux restaurants... Un tableau est un mariage fécond de corps et d'esprit. On se demande "comment c'est fait", on débusque les facilités comme ces noirs ajoutés à profusion pour cacher la pauvreté des tons , le désaccord des chauds et des froids ... On se marre devant des plages vernies de rouges tubards qui pètent contre des haricots verts de cristal... Des à-plats de couleurs sertis de plombs inépuisables ... du manque de passage entre les clartés et les ombres, des profusions de "bonshommes" et de toutes les fausses enfances et faux amours qui sont danses d'éléphants dans des magasins de porcelaine ... Les "vrais tableaux" ne sont pas des illustrations et des images pour les ânes ou les serpents à lunettes; les sensibles et les lucides savent que dans un ring ou sur une piste de danse sont jouées, gagnées ou perdues des éternités. Je veux dire par là des souvenirs définitifs. Dans les plans du tableau un ballet de présences et d'absences, de passages organisés de tout à rien, un mépris souverain de la symétrie, de l'imitation déguisée, font comme les taureaux des arènes la représentation de la vie et de la mort. Et la vérité en peinture c'est aussi de faire et de ne pas dire, parce qu'à cet endroit-là les discours sont aussi vains que les horoscopes sur un champ de bataille. Le "vrai" tableau est une consolation pour les fauves, une catastrophe pour les marchands de soupe et un cor au pied pour les danseurs mondains. MD.

 

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