<<<<Back
 
A PROPOS DE PEINTURE ....
 
 
 
Vase bleu. Huile sur papier marouflé/bois.. 36x55 cm.
 

 

 

La Peinture est sans défense.

Petites ou grosses têtes s'y penchent... C'est la suite des invasions scolaires, des commentaires de sociologues, psys, critiques mondains, des intrusions de la pensée vendable dans l'imaginaire moyen. Tout citoyen se doit d'avoir des rondeurs. Puisqu'on vend des catalogues, il doit les lire, faire son miel de proses et d'images. La chose culturelle la bondieuserie de l'Art, déversent des camions de vérités crues et cuites à la sauce des tourments de l'Ego et des reliefs sociétaux... Tout cyclope se croit l'oeil du peintre, débusque les cachoteries de l'Inconscient, les lois de l'Histoire ou les transes de la volonté sur son bloc-notes... Il se fend de jugements à portée de zinc , de révélations religieuses ou de grimaces morales . Ces "propos de source sûre", ces images de la Vérité sont suivis comme les armées antiques par des troupes de mères, de vierges, de veuves et de marchands de soupes... Quand la Peinture n'est plus que "marché", qu'intrigues, crises de successions, partages d'influences, considérations sur le sexe, la politique et la fortune... La machine d'inculture quitte les bénitiers pour des navigations plus excitantes... Où le pot de chambre n'est jamais loin des diarrhées et des logorhées... elle traîne le stiletto sous les chaires des professeur(e)s, parfume l'atmosphère et déborde de raisons pures... Le corps d'armée des demi-instruits sait pourquoi la Peinture est utile... Elle donne de l'esprit aux filles, du sourcil aux boutonneux, de la grâce aux messieurs distingués... Pourvoit l'industrie des produits dérivés ( Léonard sur maillots... Van Gogh sur toiles cirées... ) , fait grimper le chiffre d'affaire des compagnies aériennes ... Les filous qui n'ont de tripes à poser sur aucune table, se la jouent en tee-shirt et converses ... Les "sages" trouvent du sens au musée ... Leur vocation au bonheur et à la santé mentale n'a plus assez de mots pour remercier cet "Art" qui montre où poser les pieds quand on veille sur ses têtes blondes et la reproductibilité des vertus.... Toutes passions qui furent aussi celles du Führer, du petit père des peuples, du Grand Timonier, du génie des Carpathes...

Une affreuse question: pourquoi, en quoi, la Peinture est-elle bonne ou mauvaise? Question difficile car la Peinture est bonne ou mauvaise quand on la fait.

Il ne va pas de soi qu'on sache ce qu'on fait dans l'acte de peindre : le corps manoeuvre, le corps prolonge l'esprit mais l'esprit ne pense pas qu'avec des mots, il vit une histoire... Il baigne dans un torrent d'images, de sensations, de souvenirs et d'obsessions qui roule sa musique , transporte, installe dans un vécu qui n'a rien à voir avec celui des écoles et des administrations... Il respire en somme un air bien à lui dont l'oxygène avec plus ou moins de vivacité, donne aux articulations , aux muscles, aux nerfs et aux cinq sens de très personnelles capacités d'être là... Ce corps, si distinct de l'esprit chez les pénitents et les dévôts, retrouve une place d'honneur, la fonction de génération, celle qui justement fit d'un silex une feuille de laurier, d'une peau de chèvre une outre d'eau fraîche... Toutes les métaphores ne sont pas grandioses... Il y a loin des amulettes aux figures du quattrocento, des poussières aux nuées, des tambours à Maria Callas... Mais à force de déplacements, de transports, d'étals, de répartition de blancs, de noirs ou d'ocres, de correspondances avec autour de soi, naissent entre les mains des figures qui s'appellent, s'engendrent, se battent et se reposent. Passer de la paroi au mur, du mur au panneau de bois, du panneau à la toile et de la toile au papier... Ces passages ont accompagné des ruses épuisantes pour vivre plus vieux, plus nombreux et plus sereins... Dans le même plan que celui des cartes, des épitaphes et des mythes, sont inscrits les pleins et les vides de la Peinture, ses ombres et lumières, ses dessous et ses transparences, surviennent les contrastes, les accidents, les ornements, les arabesques... Les pigments comptés jadis sur les doigts de la main, à peine nommés puisqu'en Grèce bleu, vert, violet sont confondus, devinrent des centaines d'oxydes, de sulfures et de carbonates ... La bousculade ou la hiérarchie de ses parties et de ses détails, tel est le spectacle de la Peinture, "cosa mentale" mais incarnée deux fois : dans les gestes d'abord puis dans l'épiderme d'un support. Il y a donc des rythmes, des pulsations, centre ou absence de centre, vibrations, échos, renvois, douceurs, violences tous phénomènes acceptés, choisis, déterminés, mémorisés, désignés, mesurés, médités... Projection de soi ? dira-t-on, quand on ne sait rien dire, mais non: capture d'un ordre ou d'un désordre, jusqu'à l'horizon le plus reculé... "Le peintre s'exprime..." disent hélas les titulaires du baccalauréat, coupables de confusion entre l'oeuvre et la suite de leurs digestions...

La Peinture est bonne sans morale, sans justice , sans règle ni charité...

La santé se voit, se sent, s'entend, bouge d'une certaine façon, pose d'une autre.. Un teint de pêche n'est pas une couperose, le blanc de l'oeil est de faïence, les doigts musiciens ne sont pas osseux, les vertèbres de l'amour ne saillent pas, les chevilles des coureurs sont fines... L'infinitude des signes que tout va bien faisait partie du bagage des marchands de chevaux et des trafiquants d'esclaves... La santé se moque de la beauté parce qu'elle échappe aux pervers. La santé a ses lois, ses germes, son calendrier, culmine après de braves expériences et de durs efforts, se dresse sur des millions d'années d'épuisement et d'agonie... Il ne suffit pas du nombre d'or pour qu'elle se fourre dans le plan, stupéfie les voyeurs. Elle se donne à ses semblables. Pour être vue la Peinture doit être refaite. Qui la refait prend la place du peintre et celui-là n'oublie jamais ses allées et venues , regarde de près et de loin, trouve la bonne distance avec le bon oeil, se pose où il a rendez-vous avec ses trains de mémoire et ses lignes d'horizon. Pour voir il faut regarder, faire ce qui fut fait, revoir ce qui a été vu, repasser où l'on est passé, calculer son élan se lancer, se rattrapper en vol, atterrir où on n'avait jamais mis les pieds... c'est ainsi qu'a plongé pour l'éternité l'étrusque de la villa Amalia... Le tableau danse et fait danser ... Malheur aux vêtements en loques , aux souliers crottés, aux cochonnailles dévorées trop vite, aux faibles respirations, aux flots impénitents d'adjectifs, aux mauvaises compagnies... aux remords, aux ventres creux, aux blessures, aux boiteries, aux doigts crochus, à tous les tremblements de corps, de coeur et d'esprit qui font rater la lévitation et mordre la poussière...

Mais la Peinture ne patine pas en huit avec plus ou moins de grâces. Elle va loin et profond quand elle travaille l'espace. Il peut s'agir d'une dentellière, d'une asperge sur une table de cuisine, d'un gribouillage de lignes et de gris, d'un modeste épanchement de couleur... Dans cette intimité la respiration des formes peut émerveiller comme le parfum d'une joue de bébé, faire remonter en surface les indices d'un commencement du monde, les éclats et les tournures des premières fois de toutes choses... Ce paradis terrestre des renaissances, reluqué et envié par les voleurs ou les amis de la mort, est l'antidote des poisons et des remords de l'esprit, car les grands peintres voient les poisons dans les plats et les larmes séchées sous les yeux. Ce paradis survole un continent à la dérive... Les montagnes, les fleuves, les incendies, les viols, les orgueils, les furies, les tempêtes, les crasses, les obscurités, les explosions, les pourritures, les puanteurs, mensonges, boues, et raz de marées de l'étrange déconnexion des hommes et de la Terre s'empilent, se cabossent, et se meuvent comme les pommes ou les olives sous la meule... Car les hommes ne sont pas faits, ils restent à faire et personne ne sait pourquoi ces singes se sont débranchés de la commune existence et du destin qui fut celui des requins , des cafards et des reptiles... Personne ne sait ce qu'ils deviendront. Avaient-ils envie de rire ? La peinture fut au commencement de leurs peines. Ils ont inondé d'ocre rouge et couvert de fleurs les premiers morts véritables, ceux qu'ils ne jetaient plus au fond d'une tanière ou dont ils cessèrent de sucer la moelle... Il est probable qu'ils se sont couverts de signes, scarifiés, décorés pour donner de la matière à leurs songes. On a vu leurs traces de pas, les brindilles résineuses de leurs lumières et leurs collections de mains soufflées, détourées, leurs chapelets de bêtes au fond des grottes... Leurs désirs et leurs lendemains ensorcelés... Et puis toujours du désir et de l'au-delà sous les cendres du Vésuve, aux plafonds, aux murs des églises, des palais, des chambres ... Des conquêtes du monde, des pelotages de fesses, des chasses, des moissons, les âges de la vie, des fumées de l'industrie, des portraits d'ancêtres... Les horreurs de la guerre, les corbeaux de Van Gogh, Guernica, les kolkhoziens, les tarés de Georges Grosz, les vélos de Léger, les soupes à zéro calories de Warhol, les plages de Raysse, les dentelles d'Alechinsky, les traces de Pollock, les suicides, mutilations, reductions et hurlements en pagaille... Mais aussi, devenus plus vrais que les vrais, les arbres de Cézanne, dindons blancs de Monet, travailleurs de Caillebotte, landaus de Berthe Morisot, borgnes de Picasso. Le roulement des egos dans le flux et le reflux des marées, la descente progressive des angoisses des rois et des papes sur les paillassons de banlieue et dans les cachotteries de la mode, les bandes dessinées, la momification des enfances, la culture débitée en tranches... Des matériaux innombrables et incertains comme les hommes...La Peinture traîne dans les sédiments, les poussières, les scories, les déchets de dix milliards de condamnés à vivre dans leurs décharges... Aspirer, balayer, gratter, frotter, polir jusqu'au plan, faire clair et net. Faire peu. Se taire. Ne regarder que le style craindre les trop bonnes raisons d'être ensemble et sourire amusé aux déplacements de la Lune... MD

 

 

 
<<<<Back